Écologie, dynamique des populations et importance socio-économique de Pollimyrus isidori au confluent Lomami–Fleuve Congo

Auteurs-es

  • Faustin LITALEMA LOKINDA Institut National pour l'Étude et la Recherche Agronomiques, Centre de Recherche de Nioka, Bunia, Province de l'Ituri, RDC
  • Rigobert LITINDI LOKINDA Institut National pour l'Étude et la Recherche Agronomiques, Centre de Recherche de Nioka, Bunia, Province de l'Ituri, RDC
  • Jolie OSANDO LOMONGO Institut National pour l'Étude et la Recherche Agronomiques, Centre de Recherche de Nioka, Bunia, Province de l'Ituri, RDC
  • Stanis BITABOTO GENINGA Facultés Universitaires de Bambelota, Isangi, Province de la Tshopo, RDC

DOI :

https://doi.org/10.5281/zenodo.23474156

Résumé

Pollimyrus isidori est un Mormyridae d'eau douce largement exploité au confluent Lomami–Fleuve Congo, dans la biosphère de Yangambi (République Démocratique du Congo), mais dont l'écologie, la dynamique des populations et l'importance socio-économique restent insuffisamment documentées. La présente étude vise à caractériser le régime alimentaire de l'espèce, à décrire les connaissances, pratiques de capture et perceptions culturelles des populations riveraines, et à discuter des perspectives de sa domestication. La collecte des données a couvert la période de septembre 2007 à novembre 2010 et a combiné des pêches expérimentales mensuelles standardisées (filets maillants et lignes sur des tronçons de 500 m), des analyses de contenus stomacaux et une enquête socio-anthropologique auprès de 172 répondants (pêcheurs, commerçants, ménagères, travailleurs et chefs coutumiers) à Isangi et Yangambi. Les résultats montrent un régime alimentaire à dominante entomophage (larves d'Éphéméroptères et de Trichoptères, fourmis, coléoptères) complété par des fibres végétales, sans différence morphologique majeure entre mâles et femelles. La quasi-totalité des enquêtés (99,4 %) connaît l'espèce et la consomme, la période de crue étant identifiée comme la plus favorable à sa capture. Sur le plan socio-culturel, P. isidori occupe une place structurante: alimentation infantile et des femmes allaitantes, dot traditionnelle chez les Lokele, et cérémonies coutumières. Ces résultats confirment la double valeur, biologique et socio-culturelle, de l'espèce et plaident pour l'intensification de recherches sur sa biologie de reproduction en vue d'une aquaculture villageoise, face aux signes de raréfaction observés sur les marchés locaux.

Mots-clés: Pollimyrus isidori, Mormyridae, fleuve Congo, Lomami, Yangambi, régime alimentaire, valeur socioculturelle, domestication

Téléchargements

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INTRODUCTION

La faune ichtyologique du bassin du fleuve Congo a fait l’objet de nombreux travaux à orientation essentiellement systématique et morphologique (Boulenger, 1901; Lambert, 1964; Gosse, 1963; Matthes, 1964; Marshall, 1970; Poll, 1957; Poll et Gosse, 1963). Cette dynamique de recherche s’est prolongée à la Faculté des Sciences de l’Université de Kisangani et à l’Institut Facultaire Agronomique de Yangambi, avec les contributions de Nyongombe (1993), Danadu (1990), Ulyel (1991) et Mongindo (2004).

Poll et Gosse (1995) ont montré que les Mormyridae constituent l’une des plus importantes familles panafricaines de poissons d’eau douce, avec 18 genres et 185 espèces. Il s’agit de poissons nocturnes et généralement grégaires, formant des bancs dans les eaux troubles, un comportement lié à la physiologie particulière de leurs organes électrosensoriels. La détermination taxonomique au sein de cette famille repose sur un examen minutieux de caractères morphologiques (mensurations et comptages), dont la définition exacte varie légèrement d’un auteur à l’autre.

Le bassin du fleuve Congo présenterait, selon les estimations, entre 408 et 1 080 espèces de poissons selon les sources (Poll et Gosse, 1995; Tshibwabwa, 1997), son réseau hydrographique dense et son histoire géologique expliquant cette biodiversité exceptionnelle. Si les Cyprinidae dominent numériquement la cuvette centrale, la présente étude se concentre sur Pollimyrus isidori (famille des Mormyridae) au confluent Lomami–Fleuve Congo, une zone encore peu prospectée sur le plan ichtyologique.

La systématique et la répartition des poissons d’eau douce tropicaux demeurent en pleine évolution - révisions taxinomiques, prospection de zones mal connues, description de nouvelles espèces - ce qui impose des mises à jour périodiques des connaissances disponibles (Blanc, 2003). Or, si les Mormyridae ont fait l’objet d’études avancées dans d’autres régions d’Afrique (notamment au Gabon: Mbega, 2004), la région d’Isangi, au confluent Congo–Lomami, restait largement sous-documentée malgré l’importance de cette famille sur le plan de la biodiversité locale.

Une des pistes envisagées pour répondre à la pression halieutique croissante sur les Mormyridae - dont plusieurs indices suggèrent une raréfaction locale - est le développement de l’aquaculture villageoise d’espèces autochtones à forte valeur marchande, pré-adaptées aux conditions d’élevage (croissance rapide, régime omnivore, détritivore, phytophage ou zooplanctophage). Une telle démarche suppose cependant une connaissance préalable et approfondie de l’écologie alimentaire et de la biologie de reproduction de l’espèce cible (Barnabe, 1991).

La présente étude poursuit un double objectif: (i) caractériser des éléments de la biologie et de l’écologie alimentaire de Pollimyrus isidori au confluent Lomami-Fleuve Congo, dans la biosphère de Yangambi; et (ii) documenter les connaissances, pratiques de pêche et représentations socioculturelles associées à cette espèce au sein des communautés riveraines d’Isangi et de Yangambi, en vue d’éclairer les perspectives de gestion durable et de domestication de la ressource.

CADRE CONCEPTUEL ET SYSTÉMATIQUE

Clarification des concepts

Plusieurs concepts structurent cette étude et nécessitent une clarification préalable: fleuve, rivière, confluent, eau douce, genre, espèce et culture.

Un fleuve désigne un long cours d’eau puissant, collectant les eaux de nombreux affluents, qui se jette dans la mer; une rivière se jette dans un autre cours d’eau, un fleuve ou un lac. Le confluent est le point de rencontre entre deux cours d’eau. L’eau douce, qui ne représente que 2,8 % de l’eau totale du globe, se répartit essentiellement entre les régions polaires, les eaux souterraines et les eaux de surface (lacs, fleuves, rivières).

En systématique, le genre regroupe des espèces étroitement apparentées par leur anatomie, leur origine et leur évolution, tandis que l’espèce se définit par la proximité morphologique et écologique de ses membres et par leur interfécondité, conformément à la nomenclature binominale établie par Linné. Enfin, sur le plan socioculturel, le poisson occupe une place importante dans les cérémonies ancestrales et le régime alimentaire des populations riveraines; chez les Lokele d’Isangi, Pollimyrus isidori et les Mormyridae en général sont soumis à un interdit alimentaire pour les femmes dont la dot n’a pas été versée.

Position systématique de Pollimyrus isidori

La position taxonomique de l’espèce étudiée s’établit comme suit (Vandervalle, 2002):

Phylum: Chordata; Sous-phylum: Vertebrata; Super-classe: Gnathostomata; Grade: Teleostomi; Classe: Actinopterygii; Sous-classe: Neopterygii; Ordre: Osteoglossiformes; Famille: Mormyridae; Genre: Pollimyrus; Espèce: Pollimyrus isidori (Valenciennes, 1846).

Description et caractères diagnostiques

Les Mormyridae, dont Pollimyrus isidori, se caractérisent par une bouche terminale ou sub-infère portant des dents bicuspides peu nombreuses (2 à 7 à la mâchoire supérieure, 4 à 9 à la mâchoire inférieure), un léger renflement mentonnier, une nageoire dorsale débutant en retrait par rapport à l’anale (14 à 20 rayons contre 23 à 31 pour l’anale), 12 écailles autour du pédoncule caudal et 43 à 77 écailles en ligne longitudinale (Mbega, 2004).

Le corps de P. isidori est peu allongé, à tendance trapue, avec un arrière-train relativement réduit et une nageoire caudale petite reliée par un pédoncule fin. Les écailles sont cycloïdes et de petite taille; l’épiderme comprend trois couches cellulaires, la couche intermédiaire présentant des lacunes à l’origine de la chute fréquente de la couche superficielle. Au niveau du museau, de nombreux organes sensoriels (mormyromastes) sont associés au système de la ligne latérale. Comme chez les autres Mormyridae, le pédoncule caudal renferme un organe électrique d’origine musculaire, de faible intensité, formant avec les mormyromastes un système d’électrolocation (Devos, 1990; Micha, 1985). La vessie natatoire, simple et allongée, est reliée à l’oreille interne; un cervelet hypertrophié («mormyrocervelet») recouvre largement le reste de l’encéphale. La respiration s’effectue exclusivement par les branchies.

Selon Devos et Gosse (1990), Pollimyrus isidori est présent dans l’ensemble du bassin congolais - fleuve, rivières et lacs. Sa chair contient 70 à 80 % d’eau, 14 à 20 % de protéines et environ 20 % de lipides, cette composition variant selon la saison et le degré de maturité sexuelle (Micha, 2006).

Espèces apparentées rencontrées dans la zone d’étude

Plusieurs Mormyridae proches ont été recensées dans le bassin inférieur du fleuve Congo et ses affluents, permettant de situer P. isidori dans son contexte taxonomique local (Tableau 1).

MILIEU D’ÉTUDE

Situation géographique

L’étude a été conduite dans le territoire d’Isangi, chef-lieu du territoire homonyme situé dans la partie orientale de la cuvette centrale, district de la Tshopo (ex-Province Orientale), au nord-est de la République Démocratique du Congo, en aval de la ville de Kisangani. Le territoire est limité au nord par les territoires de Basoko et Banalia, à l’est par la ville de Kisangani, au sud par le territoire d’Opala et à l’ouest par celui de Yahuma. Le site principal d’échantillonnage, la cité d’Isangi, est localisé à 01° 16,188’ N et 23° 43,88’ E (altitude 356 m); le second site, sur la Lomami, à Djabir, se situe à 00° 30,886' N et 24° 10,562' E (379 m d›altitude) (Assumani, 2006).

Climat, sols et hydrographie

Le milieu d’étude relève du climat équatorial de type Af (classification de Köppen), avec une température moyenne annuelle de 25 °C et des précipitations annuelles comprises entre 1 400 et 1 800 mm, réparties en deux saisons sèches et deux saisons pluvieuses. L’humidité relative atmosphérique varie de 80 à 90 % (Assumani, 2006). Les sols, sablonneux à argilo-sablonneux, résultent de la décomposition de grès et de schistes du Précambrien supérieur (Osombause, 2007).

Le fleuve Congo et la rivière Lomami, ainsi que leurs tributaires, coulent sous couvert forestier; les eaux de la Lomami prennent une teinte brunâtre au voisinage du confluent en raison du couvert forestier riverain. Deux types d’habitats dominent: un habitat vaseux (rive droite: Yaekama-Yaekela, Yangole) et un habitat sableux, avec une portion rocheuse localisée sur la rive gauche (clan Yaohendo), rendant la navigation difficile en saison sèche.

Végétation et démographie

La zone d’étude appartient à la formation bioclimatique de la forêt dense ombrophile (Le Joly et Lisowski, 1978). Un inventaire floristique a permis d’identifier une quinzaine d’espèces aquatiques et semi-aquatiques, dont Eichhornia crassipes, Alchornea cordifolia, Ipomea aquatica et Vossia cuspidata, ainsi que des espèces forestières riveraines telles que Nauclea diderrichii et Albizia gummifera (Nshimba, 2008).

Le territoire d’Isangi, le plus peuplé du district de la Tshopo, regroupe trois ethnies principales - Topoké, Lokele et Turumbu - pour une population totale de 384 344 habitants répartie sur 15 770 km² (recensement 2004).

MATÉRIEL ET MÉTHODES

Approche halieutique et biologique

Le matériel biologique était constitué des Mormyridae, en particulier Pollimyrus isidori, ainsi que d’autres espèces servant de groupe de comparaison. La collecte des données s’est étalée de septembre 2007 à novembre 2010, à raison d’une campagne de pêche standardisée par mois (deux nuits de pêche à chaque sortie), sur un tronçon de 500 m présentant une diversité de microhabitats. Cinq types de filets étaient déployés à chaque sortie, combinés à la pêche à la ligne.

Deux techniques traditionnelles de capture ont été identifiées comme dominantes dans la zone: la pêche à l’épervier (filet circulaire en fil de nylon lesté de plombs) et la pêche au filet dérivant (filets rectangulaires de 20 à 60 m munis de flotteurs en bois de Musanga cecropioides). Les prises ont été conservées dans une solution de formol à 4 % par période de récolte et par station, puis regroupées selon leurs caractères morphologiques; les pesées ont été effectuées à l’aide de balances de précision (Sartorius, 0,01 g).

L’analyse du contenu stomacal a suivi le protocole de Mongindo (2004): éviscération, prélèvement du sac stomacal, fixation dans l’eau distillée, incision et identification des proies à l’œil nu ou à la loupe. Les résultats sont exprimés en fréquence d’occurrence (F. occ.) et en pourcentage d’occurrence (% occ.).

Approche socio-anthropologique

L’analyse des dimensions socioculturelles a mobilisé une approche systémique, considérant la communauté locale comme un système d’éléments interdépendants (pêcheurs, commerçants, autorités coutumières, ménagères, travailleurs) en interaction avec son environnement biophysique et son environnement externe (commerçants de Kisangani, administration du district, ONG).

Un questionnaire d’enquête a été administré à 172 répondants répartis en cinq catégories socioprofessionnelles (pêcheurs, vendeurs/commerçants, travailleurs, ménagères, chefs coutumiers), stratifiés selon l’âge, le sexe et le site de résidence (Isangi-fleuve en aval du confluent, Isangi-centre au confluent, Isangi-Yangambi en amont du confluent, et le long de la Lomami). Les enquêteurs, étudiants de deuxième cycle en écologie et gestion de la biodiversité, ont assisté les répondants non alphabétisés. Ces données ont été complétées par des entretiens semi-directifs et par l’observation participante, l’un des auteurs, originaire de la région et pratiquant lui-même la pêche, ayant pris part aux activités de pêche, aux cérémonies de mariage et aux rites ancestraux impliquant l’espèce étudiée.

Traitement des données

Les données quantitatives ont été saisies et traitées à l’aide des logiciels Microsoft Excel, R (version 2.5.0) et PAST (version 3.0), permettant le calcul des fréquences et pourcentages présentés dans les tableaux et figures ci-après.

RÉSULTATS

Régime alimentaire de Pollimyrus isidori

L’analyse des contenus stomacaux révèle un régime à dominante entomophage. Chez les mâles, les substances d’origine animale représentent 63,1 % des occurrences, principalement des larves d’Éphéméroptères (26,3 %) et des matières animales non identifiées (10,5 %), les fibres végétales constituant 31,6 % des occurrences (Figure 1). Chez les femelles, la part animale atteint 60,9 %, dominée par les coléoptères (17,4 %) et diverses larves d’insectes, avec en complément des particules minérales (sable fin, quartz) totalisant 21,7 % des occurrences - absentes du régime des mâles échantillonnés.

Ce profil alimentaire omnivore à tendance insectivore, avec ingestion occasionnelle d’éléments végétaux et minéraux, est cohérent avec les observations antérieures selon lesquelles P. isidori se nourrit de petites proies (vers, crustacés, larves de chironomides) et confectionne parfois un nid dans la végétation aquatique pour la ponte (Gosse, 1963).

Connaissances et perceptions des populations riveraines

Sur les 172 personnes enquêtées, 171 (99,4 %) déclarent connaître Pollimyrus isidori, une seule réponse négative étant enregistrée, attribuée à un répondant d’origine extérieure à la région peu familiarisé avec les pratiques piscicoles locales. Cette connaissance quasi unanime se vérifie à travers toutes les tranches d’âge, du groupe le plus jeune (16-25 ans, 26,2 % des répondants) au plus âgé (55 ans et plus, 4,6 %), la classe des 26-35 ans étant la plus représentée (34,9 %) (Figure 2).

Cette connaissance ne varie pas significativement selon le sexe (86 hommes sur 86, 100 %, contre 85 femmes sur 86, 98,8 %) ni selon l’occupation socioprofessionnelle (pêcheurs, vendeurs, travailleurs, ménagères et chefs coutumiers déclarant tous connaître l’espèce, à l’exception d’un seul répondant). Elle s’accompagne d’une connaissance fine des dénominations vernaculaires locales - Liseu, Lyoka, Inkimi, Eyombo, Mopoto, Liumbeko, Fulo, Luolo, Litale, Lifafuja, entre autres - corroborant les observations de Makondo Kafuti (1999) à Kinshasa, où l’espèce est désignée sous les noms de Nzandza, Mbongo ou Mbèse.

Sites et périodes de capture

La quasi-totalité des enquêtés (100 % à Isangi-fleuve et Isangi-Yangambi; 99,4 % à Isangi-centre) identifie le fleuve Congo et ses îlots comme principaux sites de capture de P. isidori, la rivière Lomami étant citée avec une fréquence légèrement inférieure. Les pêcheurs expliquent cette préférence par l’abondance des captures aux abords du fleuve et des îlots, tout en reconnaissant que la Lomami demeure productive, notamment pour les individus de plus petite taille, tandis que les plus gros spécimens seraient davantage capturés dans le fleuve.

S’agissant de la période de pêche, 82,6 % des répondants toutes catégories confondues identifient la période de crue (juillet à décembre environ) comme la plus favorable à la capture de l’espèce, contre 17,4 % qui la considèrent capturable toute l’année. Aucun répondant n’a mentionné la période d’étiage (janvier-avril, saison sèche) comme favorable, une observation cohérente avec les travaux de Poll (1995) selon lesquels P. isidori se réfugie en profondeur pendant l’étiage et privilégie les périodes d’inondation pour sa reproduction.

Valeur culturelle et socio-économique

Interrogés sur la valeur culturelle attribuée à P. isidori, les répondants mentionnent en premier lieu son rôle dans le régime alimentaire (31 % des réponses), suivi par son usage lors des cérémonies coutumières (26 %) et son rôle dans la dot traditionnelle (20 %); 23 % des réponses n’expriment aucune motivation particulière.

Le rôle nutritionnel de l’espèce est particulièrement souligné pour l’alimentation des nourrissons et des femmes allaitantes, en raison de la texture tendre de sa chair et de l’absence d’arêtes fréquentes, facilitant sa consommation par les jeunes enfants. Sur le plan coutumier, chez les Lokele, le Mormyridae - et P. isidori en particulier - constitue un élément obligatoire de la dot traditionnelle; une femme dont la belle-famille n’a pas remis ce poisson parmi les biens dotaux est considérée comme non mariée par sa propre famille, avec des implications symboliques fortes liées à la fécondité. L’espèce intervient également dans les rites funéraires (pratique du «Loka», repas de Mormyridae offert aux visiteurs de marque venus consoler une famille endeuillée) et dans l’accueil des beaux-parents et invités d’honneur.

Sur le plan de la consommation, 171 des 172 enquêtés (99,4 %) déclarent consommer P. isidori, le seul avis contraire étant motivé par la texture jugée trop molle de la chair, provoquant des effets indésirables tels que des nausées chez le répondant concerné. Sur le plan nutritionnel, la chair de poisson frais contient, pour 100 g, 25 à 30 g de matière sèche, 16 à 24 g de protéines, 0,5 à 3 g de lipides (dont 20 à 50 % d›acides gras polyinsaturés) et 500 à 600 kJ d›énergie (Micha, 2006), plaçant l’espèce parmi les sources de protéines animales notables pour les populations riveraines, dans un contexte où le poisson fournit globalement environ 13 % des apports mondiaux en protéines animales, soit le double des œufs et de la volaille (Laffront, 1981).

DISCUSSION

Les résultats confirment que Pollimyrus isidori occupe, au confluent Lomami–Fleuve Congo, une double fonction biologique et socioculturelle comparable à celle décrite pour d’autres Mormyridae africains. Le régime alimentaire à dominante entomophage observé ici rejoint les conclusions de Gosse (1963) et de Lauzanne (1988) sur les habitudes alimentaires des poissons d’eau douce africains, et suggère une flexibilité trophique (insectes, fibres végétales, éléments minéraux) potentiellement favorable à une adaptation aux conditions d’élevage semi-intensif, sous réserve d’une caractérisation plus fine de la biologie de reproduction de l’espèce, encore lacunaire dans la littérature régionale (Laleye, 1995).

La très forte connaissance de l’espèce par la population, indépendamment de l’âge, du sexe ou de l’occupation, illustre l’ancrage profond de P. isidori dans l’identité alimentaire et culturelle des populations Lokele, Topoké et Turumbu. Ce constat rejoint les observations de Nkwakwimbi (2002) à Kinshasa, où l’espèce bénéficie d’une reconnaissance comparable au sein d’un contexte urbain pourtant éloigné du milieu naturel de capture. La cohérence entre les noms vernaculaires recensés à Isangi et ceux rapportés par Makondo Kafuti (1999) sur le marché de Kinshasa témoigne par ailleurs d’une circulation commerciale et culturelle de l’espèce à l’échelle du bassin congolais.

L’association de P. isidori à la période de crue confirme les travaux antérieurs sur l’écologie de reproduction des Mormyridae en milieu fluvial, ces espèces exploitant les zones inondées et la végétation immergée comme sites de ponte et de nourrissage (Gosse, 1963; Poll, 1995; Devos et Gosse, 1990). Cette saisonnalité marquée a des implications directes pour la gestion durable de la pêcherie: une réglementation de l’effort de pêche pendant les pics de reproduction pourrait contribuer à limiter la pression exercée sur les stocks, dans un contexte où plusieurs indices qualitatifs (déclarations de carences périodiques sur le marché d’Isangi) suggèrent une tendance à la raréfaction locale de l’espèce.

Sur le plan socioculturel, le rôle de P. isidori dans la dot traditionnelle chez les Lokele illustre la fonction identitaire et sociale du poisson au-delà de sa seule valeur nutritionnelle, rejoignant les analyses fonctionnalistes de la culture développées par Franz Boas et reprises par les auteurs locaux. Cette centralité culturelle constitue un argument supplémentaire, au-delà des seules considérations nutritionnelles ou économiques, en faveur d’une gestion conservatoire et d’une valorisation raisonnée de la ressource, par exemple à travers des projets pilotes d’aquaculture villageoise associant recherche agronomique et savoirs locaux.

Ces résultats doivent néanmoins être interprétés avec prudence compte tenu de certaines limites méthodologiques: l’échantillon de contenus stomacaux disponible pour l’analyse trophique reste restreint (19 et 23 items respectivement chez les mâles et les femelles), ce qui limite la portée statistique des comparaisons intersexes, et l’enquête socio-anthropologique repose sur des déclarations qui peuvent être affectées par des biais de désirabilité sociale, notamment sur les questions liées à la dot et aux pratiques coutumières.

CONCLUSION

Cette étude a permis de documenter, pour la première fois de manière combinée, des éléments d’écologie alimentaire et l’importance socioculturelle de Pollimyrus isidori au confluent Lomami–Fleuve Congo, dans la biosphère de Yangambi. Le régime alimentaire de l’espèce, à dominante entomophage, et sa forte association à la période de crue, situent P. isidori parmi les Mormyridae dont la biologie reproductive mériterait des investigations approfondies en vue d’une domestication. Sur le plan socioculturel, l’espèce occupe une place structurante dans l’alimentation, les cérémonies coutumières et la dot traditionnelle des populations Lokele, Topoké et Turumbu, ce qui en fait une ressource à forte valeur patrimoniale autant qu’économique.

Face aux signes de raréfaction rapportés par les acteurs locaux, il apparaît nécessaire de: (i) approfondir les recherches sur la biologie de reproduction et la dynamique des populations de P. isidori dans le bassin du Congo; (ii) évaluer la faisabilité technique et socio-économique de son élevage en étangs villageois, en s’appuyant sur son régime alimentaire omnivore; et (iii) associer les autorités coutumières et les communautés de pêcheurs à la définition de mesures de gestion durable de la pêcherie, en particulier pendant les périodes de reproduction. Ces pistes constituent une base pour de futurs travaux de recherche en agronomie, en biologie halieutique et en anthropologie de l’alimentation dans le bassin du Congo.

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Publié-e

11-09-2026

Numéro

Rubrique

Pêche et Halieutique