Les effets environnementaux de la lutte chimique contre le criquet pèlerin (Schistocerca greagaria Forskal, 1775) (Orthoptera, Acridadae) dans la vallée de Tafidet au Niger

Abdou MAMADOU
Protection des Plantes, Institut Agronomique et Vétérinaire Hassan II
septembre, 2007
 

Résumé

Les traitements chimiques constituent encore la principale méthode utilisée pour lutter contre le Criquet pèlerin en période de recrudescence ou d’invasion. Hormis leur coût relativement élevé, les pesticides ne sont pas très spécifiques dans la plupart des cas, ils peuvent avoir des effets négatifs sur les composantes biotiques et même abiotiques. De ce fait, l'environnement devient de nos jours une préoccupation majeure dans les pays affectés par le problème du Criquet pèlerin. En effet, une des conséquences environnementales majeures de la lutte contre les locustes, c’est l’utilisation croissante et récurrente des pesticides conventionnels, notamment dans des écosystèmes désertiques tels que la vallée du Tafidet au Niger.
L’objectif de notre étude conduite dans des conditions naturelles est d’évaluer l’effet écologique et toxicologique du chlorpyriphos-éthyl et du fénitrothion, pesticides organophosphorés les plus utilisés dans la lutte contre le Criquet pèlerin au Niger.
Pour évaluer l’impact des pesticides sur l’abondance relative de la faune non-cible, nous avons utilisé différentes méthodes de piégeage avant et après les applications. L’appareil Test-Mate® ChE, basé sur un système d’analyse photométrique est utilisé pour mesurer l’activité de l’acétylcholinestérase dans les érythrocytes après une exposition du personnel traitant aux pesticides. L’analyse de la variance est choisie pour effectuer une comparaison statistique basée sur le principe BACI (Avant-Après-Contrôle-Impact). Le dispositif expérimental utilisé est le plan en bloc aléatoire complet doté de trois répétitions. Les unités expérimentales sont des carrés de 16 hectares, les traitements sont constitués de chlorpyriphos-éthyl à la dose de 225 g m.a/ha ; de fénitrothion à la dose de 450 g m.a/ha. Les parcelles témoins n’ont reçu aucune pulvérisation de produit. Ces doses de pesticides sont celles recommandées par l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture (FAO), en lutte contre le Criquet pèlerin. Les traitements chimiques sont effectuées en couverture totale à l’aide d’un appareil porté à la main muni d’un disque rotatif (Micro-Ulva®), conformément aux directives techniques de la FAO en matière d’application en ultra bas volume. Les expérimentations ont été conduites de juin à décembre sur la période de 2004 à 2006, dans la vallée du Tafidet située sur le versant oriental des massifs de l’Aïr au Niger. Les résultats obtenus ont mis en évidence l’effet nocif du chlorpyriphos-éthyl et du fénitrothion (organophosphorés) sur la faune utile. En effet, les hyménoptères parasitoïdes du genre Prionyx, les coléoptères prédateurs tels les Pimelia, les fourmis et les abeilles solitaires sauvages ont été particulièrement sensibles aux doses des pesticides utilisés. De ce fait, les abeilles sauvages et les fourmis pourraient servir d’indicateurs biologiques de la présence d’une substance xénobiotique dans un environnement, puisque le taux de réduction de leur population dépasse les 90% en présence des pesticides, 12 jours après les traitements phytosanitaires. De manière générale, les réductions numériques des populations des insectes ont été plus fortes dans les deux premiers intervalles après les applications (1-12 jours et 16-24 jours). Par contre, dans le troisième intervalle de temps, c’est-à-dire 28-60 jours ou 28-90 jours après les applications, les effets des différents pesticides sont quasi nuls. Nous avons aussi mis en évidence chez les lacertiliens, notamment chez Acanthodactylus sp., un effet létal retardé des pesticides. En effet, les premiers cadavres ont été observés entre le 13ème et 21ème jour après les pulvérisations, respectivement dans les parcelles chlorpyriphos-éthyl et fénitrothion. En revanche, cette étude n’a pas mis en évidence un effet réducteur des pesticides sur la population des scarabées et des gerbilles de sable. Les résultats de l’exposition aux organophosphorés du personnel chargé des applications, ont permis de démontrer de façon pertinente, l’action de cette famille de pesticides dans l’inhibition de l’acétylcholinestérase(AChE) dans les érythrocytes. En effet, la réduction de l’activité enzymatique chez certains applicateurs a dépassé largement le seuil biologique recommandé par l’Organisation mondiale de la santé qui est de 30%. Environ 13% de l’échantillon (six sujets) ont développé une hypocholinestérasémie comparativement à leur niveau de base de pré-exposition, mais aucun syndrome cholinergique n’a été décelé. Le reste de l’échantillon (43 sujets, soit 87%) présente un taux d’inhibition qui a fluctué entre 3% et 26%. En outre, cette étude n’a pas mis en évidence de corrélation entre le taux d’AChE et l’âge, ni entre l’AChE et le poids des personnes.
Les expérimentations réalisées sur l’influence des régimes alimentaires dans la production d’oothèques, ont démontré que le Criquet pèlerin est sujet à une préférence alimentaire. Par exemple, avec un régime alimentaire à base de Schouwia thebaica, nous avons noté jusqu’à 5 pontes par femelle. Par contre, certains régimes alimentaires, tels Calotropis procera, Aerva javanica, Citrullus colocynthis, Salvadora persica et Cassia senna sont toxiques au Criquet pèlerin. De plus, Calotropis procera, Aerva javanica et Citrullus colocynthis, ont provoqué une perte en eau assez importante chez le Criquet pèlerin. Le fénitrothion et le chlorpyriphos-éthyl ont montré, dans nos conditions d’étude, une faible persistance dans le sol. Les résultats globaux de l’étude ont clairement démontré que les pesticides utilisés en lutte contre le Criquet pèlerin ne sont pas spécifiques.